un ange passe

‘Trompe la mort et tais-toi.’

Un certain nombre de personnes a depuis des mois ‘invité’ (doux euphémisme) Bertrand Cantat à se taire. A disparaître. Au nom d’une justice estimée (peut-être à raison) trop clémente, ou à cause d’egos en mal de publicité, ou encore à cause de névroses personnelles réveillées par une lutte pourtant noble et juste, bref pour tout un tas de raisons plus ou moins discutables, un certain nombre de personnes a jugé bon de ressortir des affaires clôturées depuis des années, pour coller au fond du trou un homme, un artiste, un père aussi (beaucoup semblent l’oublier), qui certes a commis le pire, mais n’en reste pas moins une personne aux facettes multiples, capable de rédemption et digne de pardon. Tout au moins de respect, en tant qu’être humain, dans toutes ses aspérités imparfaites.

J’ai déjà écrit ici combien il m’a fallu du temps pour pouvoir aller au-delà de ce qui s’est passé en 2003, tant la question des violences conjugales me paraît une lutte primordiale, et plus largement la juste place des femmes – et en réalité de tous les êtres quel que soit leur genre et leur espèce – dans le monde. Et puis plus largement l’image que j’avais du gars engagé, poète et sensible, en a pris un coup, évidemment (bien que finalement tout ce qui s’est passé va dans le sens de ce qu’il est, certes à son paroxysme le plus sombre).

Aujourd’hui, un homme, un artiste, un père, après avoir réitéré sa compassion pour les proches des victimes, et son droit à la réinsertion, après avoir annulé ses dates en festival pour calmer le feu des associations manifestant contre lui, aujourd’hui, cet homme, cet artiste, annule ses deux dernières dates de concerts en salle, prévues en décembre. Aujourd’hui cet homme lâche l’affaire et, sous les pressions, dit ce qu’il a sur le cœur en pleurant face à un public médusé, envoie chier ces médias dont il s’est – visiblement à juste titre – méfié toute sa vie et qui se sont emparés de son histoire, et annule ses deux derniers concerts, à bout de nerfs.

Alors oui j’entends déjà qu’on me répond que ses souffrances ne seraient pas grand-chose comparées à la mort de deux femmes, l’une à la suite de ses coups, l’autre par pendaison alors qu’ils vivaient de nouveau ensemble.

Mais en fait qui es-tu pour pouvoir dire ça. Qu’en sais-tu. Quel a été ton chemin personnel, pour pouvoir dire ce qu’un homme, qui dans une dispute violente a fait s’écrouler la femme qu’il aimait, pense et ressent. Qui sont ces personnes qui s’insurgent contre la violence dans une surenchère de la violence. Doit-on condamner à perpétuité ? Doit-on prôner la mort sociale ? Doit-on interdire toutes les chansons, tous les films, tous les livres, écrits par des êtres humains qui auraient commis parfois le pire. Doit-on faire une différence de traitement entre le boulanger et l’artiste. Non non non. Et quelle est donc cette haine personnelle qui encouragerait la vindicte populaire, l’échafaud sur la place publique, et empêcherait tout pardon, ou du moins toute acceptation de la rédemption.

Je comprends la douleur sans fin et l’impossibilité de pardonner d’une famille, des ami·e·s, des enfants. Je comprends et partage le combat. Mais un tel acharnement personnel digne d’une chasse aux sorcières, concernant des faits déjà jugés il y a entre 10 et 15 ans, pardon mais oui je trouve ça un peu excessif.

Je garde au fond de mon cœur une gratitude et une joie infinies, pour avoir pu retrouver cet homme, cet artiste, à deux reprises, avant ces tristes annulations. Je mesure ma chance. La poésie et les idéaux de Bertrand Cantat m’ont enveloppée dès ma pré-adolescence et ne me quitteront jamais. Avoir croisé de si près son regard incendié, pris ses mains dans les miennes, l’avoir vu faire l’enfant en remontant son pantalon en riant et en sautillant sur la scène, avoir ressenti l’énergie fantastique transmise par ses grands gestes de magicien au-dessus de son thérémine, l’avoir retrouvé en symbiose avec son harmonica, avoir mouru au moins deux fois de folie pure pendant Tostaky et Ici Paris, et sifflé avec lui et 800 autres personnes dans un Rockstore en toute intimité, avoir croisé des gens adorables au Silo, et vu dans les airs s’étendre l’aura de sa volonté de faire le bien autant que possible, ses mains jointes au-dessus de sa tête ou sur son cœur… Autant de cadeaux dont je mesure encore plus aujourd’hui la valeur et la lumière.

Je ne suis pas ce qu’on peut appeler une groupie. La musique fait partie de ma vie comme l’air que je respire. J’essaie d’être nuancée, objective, humaine. Ce gars fait partie de ma sensibilité depuis 25 ans. Cet homme, cet artiste. Engagé, passionné, fou, imparfait. J’ai dans ma vie appris à pardonner. Pardonner n’est pas oublier. Mais à travers mon pardon à Bertrand Cantat, j’ai lâché prise sur les violences passées, accepté que ce passé m’a construit telle que je suis aujourd’hui, mais n’a plus à avoir d’impact négatif dans ma vie présente. C’est ce que je souhaite à tout le monde.

Et à lui et ses enfants, sa famille, ses proches, tout comme aux proches des personnes disparues, tout comme à quiconque a souffert de la violence, je souhaite longue et belle vie, autant que possible dans la paix.

manuel leboulanger 01

(photo Manuel Leboulanger, BBC Caen Hérouville-Saint-Clair, mars 2018)

 

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