Amor Fati. Amor.

Alors que la presse semble essentiellement se soucier de pondre des papiers sur un fait divers tragique histoire de bien remuer la merde, encore et encore, occultant totalement l’éventuelle écoute d’un album, et la qualité de la tournée qui va avec, je me dis que ça pourrait être bien d’écrire un petit truc sur les deux heures de voyage chamanique que j’ai vécu hier, en allant voir Bertrand Cantat au Rockstore de Montpellier, pour sa tournée Amor Fati.

Amor Fati, c’est accepter son destin, et accepter que ce qui est, est. Bertrand Cantat a tatoué ce symbole sur son bras, c’est dire si pour lui ce doit être important, voire vital pour avancer, coûte que coûte, continuer à vivre malgré le pire, et nourrir le meilleur.

Je n’étais pas retournée au Rockstore depuis 2010 ou 2011. J’ai donc retrouvé hier soir une salle mythique de ma ville, où j’ai terminé pas mal de soirées, ces cœurs de nuit où l’immuable playlist nous portait dans nos brumes pour finir nos vieux os.

J’ai vu Noir Désir en concert deux fois, en festival, aux Eurockéennes de Belfort puisque c’était alors la région dans laquelle je vivais, en 1997, puis en 2002. Ensuite, 2003 et Vilnius sont passés par là… Bloquée par un sentiment partagé entre des convictions difficiles à accorder, j’ai fait l’impasse sur le retour de Bertrand Cantat avec Détroit. Leur passage à Caen au Cargo en 2014 avait bien éveillé chez moi une envie, mais les places se sont vendues en moins de 48 heures, et tout était plié avant même l’ouverture de la billetterie de la salle. J’ai donc continué à écouter Noir Désir, presque en cachette, un sentiment de culpabilité incertaine au bord de la conscience.

Et cette année, début février, j’ai vu passer un peu par hasard des infos sur Amor Fati. J’ai cru rêver en voyant cette date au Rockstore… Et assez vite j’ai compris que je devais y aller. Une fois ma place prise, chaque jour j’ai ressenti au fond de moi que j’avais fait le bon choix. Il était temps. Le temps de lâcher prise. Le temps de renouer quelque chose et de défaire d’autres nœuds.

J’ai écouté Amor Fati. J’ai aussi écouté Chœurs, album d’un spectacle musical où sont repris les grands textes de la tragédie grecque, par Cantat et d’autres musiciens. A couper le souffle. Les capacités vocales hors du commun de Bertrand Cantat y prennent une place énorme, d’une force incommensurable.

Et puis hier. Le Rockstore. Le gros camion. Les techniciens. Les fans de la première heure. Je suis entrée dans la salle aux côtés d’une femme de 70 ans, d’une fille de 25 qui se sentait hors de sa génération et vénérait Brel, d’un duo père et fils, et derrière moi s’est installé un binôme en fauteuils roulants. De tous les âges et de toutes les classes donc. 800 personnes sont venues remplir la salle. En 1997 et 2002, c’était immense, j’étais loin de la scène… Hier soir, dans l’intimité d’une petite salle, au premier rang de la fosse, blottie contre les retours, j’étais parfaitement bien.

Après une attente interminable, le groupe est entré sur scène. Parmi ses membres, un animal débridé. Sauvage et vif, le sourire aux lèvres et le regard acéré. Des faux airs de Jim Morrison, et de vrais airs de chamane embrasé. Malgré l’entrée musicale plutôt posée, profonde et noueuse, impossible de ne pas sentir cette électricité dans l’air. Et puis, Bertrand Cantat a trouvé un nouvel instrument qui lui sied à merveille : un thérémine. Un objet étrange qui fait du bruit sans qu’on y touche, au-dessus duquel il fait danser ses mains, tel un sorcier, et alors l’objet se met à chanter. Un véritable instrument de diable mystique.

Les projections vidéos nous enveloppent. Le son est puissant. Entre les morceaux Bertrand Cantat nous parle beaucoup, fait des blagues, nous remercie sans cesse. Il remonte son pantalon en faisant l’andouille, en sautillant comme un cabri sur la scène, faisant des grimaces d’enfant clown. Contraste fort avec l’animalité qui l’habite quand il chante. Et quand la musique reprend, à chaque fois il bondit de nouveau sur nous, s’agenouille sur les retours, nous tend les bras pour nous saluer, attraper nos mains dans les siennes, créant un flux d’énergie à faire trembler les murs. J’en ai encore des moments d’absence…

Les morceaux de Amor Fati laissent parfois la place à des morceaux de Détroit. Tout est parfaitement arrangé, les musiciens sont complices entre eux, et le chamane est complice avec nous. Puis arrive l’interlude Noir Désir. Les premiers accords de Tostaky nous tombent sur le coin du museau comme un orage éclate. Le volcan de la salle déborde et une marée brûlante envahit le monde. Face à notre énergie, le groupe reprendra le riff à la fin du morceau, pour nous en redonner, encore et encore. Je n’oublierai jamais cette énergie brute, pour moi c’était comme vivre enfin l’énergie hors norme de la tournée de Noir Désir en 1993, cette sauvagerie bienveillante et pure, que j’étais alors trop jeune pour embrasser (ou alors de chez moi toute seule dans ma chambre de pré-ado derrière ma chaine hifi). Et ce n’est pas fini. Ils enchaînent avec Ici Paris. Nouveau tsunami surhumain.

Je ne sais plus sur quel morceau, Cantat nous fait siffler. 800 personnes sifflent en chœur dans une nuit de lumière. Magie d’anthracite et d’or. Il nous propose alors d’aller tous ensemble nous promener en ville, en sifflant comme ça. L’Homme Pressé sera aussi l’occasion d’un magnifique partage, puisque la salle reprendra le refrain a cappella bien au-delà de la durée prévue, et que le groupe partira alors en impro avec nous pendant de longues minutes.

Je n’ai fait aucune photo. J’ai choisi de vivre chaque seconde au plus profond de ma rétine, au plus loin dans mes oreilles, au plus brûlant sous l’épiderme. Enregistrer chaque instant dans ma mémoire vive, pour toujours.

Bertrand Cantat nous enverra beaucoup de salutations, les mains jointes au-dessus de son visage, se penchant vers nous en signe de gratitude. Il boira ses tasses de café/thé assis sur le sol comme un indien, les yeux fermés, comme en méditation. Il remerciera chaque technicien à chacune de leurs interventions, par un hochement de tête bienveillant. Son charisme n’a d’égal que son humilité. Son attitude hurle à la lune la vérité, de cet homme qui veut faire le bien autour de lui, plus que jamais. Hier soir il m’a réconciliée avec pas mal de choses, il m’a libérée d’un poids, un peu plus fort à chaque fois que j’ai croisé son sourire juvénile et son regard habité du paradis jusqu’à l’enfer.

Tout est là. L’humanité immense et tumultueuse. Organique, sauvage et libre.

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