‘I tried hard to have a father, but instead I had a dad.’

Ca devait arriver un jour. Je suis tombée sur la page Facebook de mon père.

Dans mes vœux pour 2017, il y avait ‘prendre un café avec mon père’. Je n’ai pas vu mon père depuis l’été 2005, où je l’ai croisé sur une aire d’autoroute pour manger un mac do avec mon ex de l’époque, David, et mon demi-frère, avec qui mon père partait en vacances pour l’Espagne. Ca a duré une heure, on a échangé des banalités et voilà.

Mon père a bien fait quelques tentatives de rapprochement au début des années 2000, il venait chez moi prendre l’apéro, bon il s’invitait un peu, et quand il repartait, je le regardais traverser la cour de l’immeuble par la fenêtre, et je me disais ‘j’aimerais bien être plus sympa avec lui mais je ne sais pas comment faire, c’est comme si je ne le connaissais pas, on n’est pas connectés, je ne sais pas quoi lui dire’. Et puis je passais à autre chose.

Depuis l’année dernière il ne m’envoie plus les 2 textos annuels : bonne année et bon anniversaire. Je crois qu’il en a eu marre que je réponde à peine.
Je ne cherche pas à blesser mon père, ou à me venger de quoi que ce soit. Je ne sais vraiment, vraiment, vraiment pas quoi lui dire. Oui, même pour répondre à un texto d’anniversaire. Je n’arrive même pas à dire ‘papa’.

Je ne vis plus avec lui depuis que j’ai l’âge de 6 ans. J’ai cessé de le voir régulièrement une fois qu’il a eu refait sa vie avec une autre femme, qui ne nous aimait pas des masses mon frère et moi. Ado j’ai fait quelques essais avec Laëtitia, on allait boire l’apéro (mon père aime bien l’apéro), il nous faisait goûter du whisky, et il jouait de la guitare à fond les ballons juste pour le plaisir de faire débouler la voisine, pour pouvoir nous raconter après qu’il se l’était tapée… J’avais 15 ans, et je trouvais ça à la fois cool et désespérant.

Mon père n’est pas une mauvaise personne, enfin je ne crois pas. C’est un adolescent pour l’éternité. Je n’ai rien contre lui. Ma mère m’a juste bien mis dans le crâne qu’il ne valait pas la peine. Et en fait, aujourd’hui, je réalise : il ne valait pas la peine, pour elle, c’est un fait. Il l’a trompée, déçue, épuisée, il a brisé ses rêves de famille idéale. Mais pour moi ? En fait, je n’ai jamais eu l’occasion de me faire une opinion par moi-même. Enfant, j’ai cru ma mère, j’ai grandi avec cette idée que de toute façon mon père était chiant, égoïste, immature, et que ce n’était pas la peine de me tourner vers lui. Quand on est enfant on croit ses parents. Ce que ma mère pensait de mon père s’est imprimé dans mon inconscient comme si c’était ce que je pensais moi.
Aujourd’hui je suis adulte, et je ne sais pas ce que je pense de lui. Jusqu’au divorce de mes parents quand j’avais 6 ans, j’adulais mon père, je l’écoutais jouer de la guitare les mains jointes, le regard ébloui et la bouche en cœur. Il était fantaisiste, pas sérieux. Il m’en est resté une tendresse incommensurable pour les saltimbanques, musiciens, artistes de tous bords. Dont j’ai toujours cherché le contact, l’amitié, et plus si affinités.

Et si je n’ai pas grandi avec mon père, je réalise de plus en plus combien je lui ressemble malgré tout. Par exemple, tous les défauts que ma mère disait de lui, bin j’ai les mêmes. Dans une moindre mesure certes, mais j’ai le même caractère, la même façon de fonctionner dans mon rapport aux autres, les mêmes défauts et les mêmes qualités à pas mal d’égards. Aujourd’hui, quand certains souvenirs me reviennent (il a quand même tenu un droit de visite un week-end sur 2 pendant quelques temps), je me rends compte combien on est semblables. Et c’est aussi le cas de son frère et sa sœur, mon oncle et ma tante donc. Que je ne vois plus non plus du coup. Physiquement, je ressemble énormément à ma tante. On a le même teint, la même peau, exactement les mêmes yeux. Les réseaux sociaux m’ont aussi amenée à retrouver des photos de sa fille, ma cousine. Bah c’est pareil, la même tête, le même air, le même regard, les mêmes expressions, les mêmes traits. Les mêmes choses qui se dégagent.

Du coup je me dis : moi qui me suis si souvent sentie née au mauvais endroit, et qui n’ai eu de cesse de chercher et construire ma propre famille, celle que j’aurais choisie, dans laquelle je me sentirais à ma place, comprise, en connexion. Peut-être que je me serais sentie mieux si j’avais eu davantage de contacts avec ma famille du côté de mon père.
Je ne renie pas ma famille du côté de ma mère. C’est aussi ma famille. Nous avons aussi des traits en commun. Mais plus le temps passe et plus il me saute aux yeux que je ressemble énormément à mon père, et au maillon familial paternel. Cette hypersensibilité qui a si longtemps totalement exaspéré ma mère par exemple. Ce côté qu’on peut juger trop théâtral. Je sais que c’est un trait de caractère que j’ai du côté de mon père. Et mon attirance pour les arts, la création. La musique, omniprésente dans ma vie depuis toujours. Mon père est musicien depuis sa pré-adolescence et la musique l’obsède complètement. Le besoin de contact humain, dont j’ai si souvent manqué parce que du côté maternel ça ne se fait pas, on n’est pas à l’aise avec les câlins et les marques de tendresse.

Bref et je pourrais développer encore et encore, tellement de points et de détails. Tout ça pour dire que j’ai trouvé le profil Facebook de mon père, et que, après celui de ma cousine, voir si fort le reflet de ce que je suis, dans les photos de lui alors que je ne l’ai pas croisé depuis 12 ans, ça m’a un peu mis la gueule à l’envers. Et je me sens tellement désœuvrée parce que j’arrive toujours à cette conclusion : mais qu’est-ce que je pourrais bien lui dire. Mettons, si en effet on prenait un café. Hier j’imaginais ça et c’était la panique : qu’est-ce que je pourrais bien lui dire, merde. Si ça se trouve c’est foutu. Si ça se trouve c’est trop tard. Comment tu crées un lien paternel quand il s’est brisé il y a 31 ans, à cause d’une séparation mal branlée. Mon père a été absent presque toute ma vie. Celui qui aurait pu le remplacer a fini au napalm ce qui me restait d’affection paternelle.
Et pourtant. Je me dis que merde mon père est encore là, il fait partie de ce monde, je sais où il est (à 50 km près), et il descend peut-être encore tous les étés en Espagne, le pays de nos racines, ces racines sanguines et solaires qui nous valent sans doute en partie d’être aussi intenses, ce qui exaspère ma mère, qui dirait plutôt ‘excessifs’, alors que pour moi c’est un tempérament inné, inscrit génétiquement dans ma peau, et dont j’ai besoin pour vivre sans faner. Je n’ai jamais pu laisser libre court à toute une partie de ma personnalité, en tout cas en famille, jusqu’à ce que je parte, à 17 ans, pour tenter de trouver ma place dans l’Univers. Et j’ai peur d’essayer de reparler à mon père. J’ai peur d’être déçue.

Je n’en veux pas à ma mère. Je n’en veux pas à mon père. Je n’en veux à personne. Ca ne servirait à rien. Suffisamment de choses ont été abîmées et gâchées comme ça. Je sais qu’aujourd’hui ma mère fait de son mieux pour rattraper le coup. Nous sommes différentes, je suis comme mon père, mais aujourd’hui nous faisons toutes les 2 du mieux qu’on peut, pour que nos rapports soient plus sereins, et c’est le cas. Et le diable sait qu’on revient de loin.
Je ne veux pas être rongée par la colère ou tout autre sentiment négatif. C’est un travail du quotidien. J’apprends à accepter que ce qui a été fait partie du passé, et que c’est au présent que je dois faire de mon mieux. Avec mes gouffres béants et mes cicatrices. La vie que j’ai eue fait aussi de moi ce que je suis aujourd’hui, et s’il y a des ombres il y a aussi beaucoup de lumière à l’intérieur de moi. Je veux nourrir cette lumière. En nourrissant une volonté positive, envers moi-même et celleux qui m’entourent.

Donc. Peut-être que je pourrais envoyer un message à ma cousine sur Facebook. Et peut-être que je pourrais envoyer un texto à mon père pour savoir s’il descend en Espagne cet été, et s’il veut faire une halte à Montpellier, comme il y a 12 ans. Pour prendre un café sur une terrasse ensoleillée, avec sa fille.

« I been a lonely girl
Now I’m ready for the world (…)
I been nobody’s child
So my blood’s starting running wild
I been a hungry ghost
And I travelled from coast-to-coast. »

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