l’hiver Loup

J’ai retrouvé Peter Pan.

A la différence près qu’il ne porte pas un collant vert en réalité. Mais un leggings jaune comme Bioman.

Pour la première fois de ma vie un homme l’a laissé son numéro de téléphone sur un petit bout de papier. Ouais ouais. Sur un emballage de gel douche à la caisse d’une grande marque anglaise de cosmétiques éthiques. J’ai trouvé le petit mot une fois de retour chez moi, en voulant ranger mes achats au moment d’aller me coucher. Je suis restée là, assise sur mon canapé, le bout de papier orange et bleu dans la main, incrédule. ‘J’ai très envie de faire votre connaissance… L.’. J’essayais de me rappeler son visage. J’avais été tellement en mode ‘j’achète du gel douche’, en mode ‘je sors du taf j’ai le cerveau fissuré’. C’est vrai que le vendeur avait été sympa, curieux de voir que je prenais le même parfum que celui qu’il mettait tous les jours au magasin, celui aux huiles essentielles de patchouli et d’orange douce. C’est vrai que je l’avais trouvé vif, éveillé, vivant. Je me souvenais vaguement d’une silhouette ciselée, aiguisée. Un tee-shirt jaune.

Mais en gros j’avais absolument vraiment rien vu venir du tout.

Je me suis dit que j’allais dormir là-dessus et que j’aviserais le lendemain. Le lendemain j’ai envoyé un texto. Qu’est-ce que j’avais à perdre. Au pire ça ne le faisait pas. Au mieux ça le faisait. C’était la première fois qu’un truc comme ça m’arrivait, je n’avais pas envie de me demander sans cesse ce qui se serait passé si j’avais réagi. Je ne voulais pas bouder l’occasion. Et si c’était un cadeau de l’Univers ? Je voulais, je devais savoir.

Il m’a répondu, et on s’est donné rendez-vous le vendredi suivant.

Là grosse montée de stress. Et s’il ne me plait pas ? Et s’il est con ? Et s’il est relou ? Et si on est mal à l’aise ? Et si on sait pas quoi se dire ? Et si il me pose un lapin ? Et finalement toujours la même réponse en moi-même : bah ce sera pas grave, au moins, je saurai, j’aurai tenté, je serai allée dans le sens des signes. Et puis merde l’Univers avait forcément mis cette histoire sur mon chemin pour une bonne raison.

Devant les marches de l’église Saint-Roch, il est arrivé sur son vélo. Il portait un bonnet rouge et une doudoune grise. On a échangé les banalités d’usage. Très vite, je réalise qu’il a un léger fond d’accent, comme quand on vient d’ailleurs mais qu’on en est parti depuis longtemps. Il est belge. Il parle avec un flegme énergique, finit toutes ses phrases par ‘quoi’. Il me rappelle les garçons de mon adolescence dans le nord-est, même façon d’appuyer les ‘r’, même diction mi-saccadée mi-traînante, et la même façon d’être, spontané et sans trucage. Il m’est immédiatement comme familier. Moi qui peux être si sauvage quand je ne connais pas les gens, si mal à l’aise, si gourde, là tout me semble incroyablement familier et évident.

Il voyage sur son vélo, parcourant l’Europe pour aller de falaise en falaise. Il fait de l’escalade. Il dort à droite à gauche chez les gens ou il bivouac dans la forêt. Il fait des bonnets au crochet qu’il vend sur les marchés. Il est resté plus longtemps que prévu à Montpellier parce qu’il a eu cette occasion de bosser 2 mois et du coup mieux voyager par la suite. Il repart dans une semaine. Il veut aller en Andalousie, et plus tard dans les pays asiatiques. Voilà c’est sa vie. Il cristallise tous mes instincts de liberté que je garde tant bien que mal en stand by par peur d’abandonner le chemin de vie pour lequel on nous éduque sans réfléchir. Tous mes rêves de vivre dans une caravane, tous mes rêves de ne plus être prisonnière d’un boulot alimentaire, de contraintes horaire, d’un loyer et de charges à payer… Il est allé encore plus loin que ça. Son corps l’emmène où il veut et son esprit ne semble pas perdre pied une seule seconde. J’ai rarement rencontré quelqu’un d’aussi à sa place dans sa vie.

On boit des bières et on parle de tout ça. J’observe ses traits, il est tellement différent des mecs vers lesquels je vais habituellement, physiquement. Typé latin, moi qui me suis toujours retrouvée avec des genre nordique. Il a les cheveux bruns, épais et frisés, un regard noir, tantôt amusé et espiègle, tantôt troublant et profond à perdre le nord. Ses yeux se plissent quand il me regarde comme s’il cherchait à lire mon âme. Le visage anguleux, les pommettes et le nez marqués, des lignes de statue grecque, une bouche charnue. Ses mains sont épaisses, belles. Il a un petit tatouage en typo indienne à l’intérieur du poignet droit. Il a le contact facile et parle à tout le monde à droite à gauche. Il étire ses jambes sous la table, elles touchent les miennes. Je les étend aussi, comme un accord tacite, moi la sauvage autiste, je suis dans une confiance grandissante qui me surprend moi-même. Je me sens terriblement bien.

On a mangé un morceau dans la nuit froide. Il m’a embrassée avec un goût de sauce algérienne. Tard dans la nuit on s’est laissés pour faire encore mieux la prochaine fois. Le mercredi suivant.

Il a proposé de faire des courses et de venir cuisiner italien chez moi. Avec du vin rouge et du houmous aussi. Il est sicilien. Un sicilien belge. Il porte sous son jean un leggings jaune qui lui tient bien chaud l’hiver. Il est ‘mains chaudes coeur chaud’. Il prononce les ‘ui’ comme des ‘oui’. ‘Il est houit heures’. ‘C’est sans ambigouité’. On a parlé de la vie du monde et de la liberté. Et puis tout ce qui restera entre lui et moi. Jusqu’au lendemain matin, où je suis allée bosser dans un état second, après l’avoir laissé sur son vélo, une part de la tarte aux pommes que j’avais faite sous sa selle, et qu’il m’ait dit ‘et envole-toi’. Puis il a fait des zigzags sous le soleil et il a disparu.

Il lui restait 3 jours de taf, puis ce serait le retour sur la route, pour l’Espagne, d’abord en bus jusqu’à Barcelone. A priori, entre le boulot, les gens à qui dire au revoir, le départ à organiser un minimum, plus trop de temps pour qu’on se revoie. Et puis finalement on est allés manger thaï ensemble aujourd’hui. Assis devant le mur du resto peint en jaune poussin, avec sa veste bleue turquoise, tout beau de couleurs et de lumière, j’aurais voulu le prendre en photo mais je n’ai pas osé lui demander (vieux restes de manies de sauvage). Une fois dehors on s’est posés sur un banc ensoleillé et il m’a montré ses bonnets. J’en ai trouvé un à ma taille. Le soleil inondait nos visages souriants et réchauffait nos âmes dansantes. On s’embrassait en souriant. Los besos sonrientes. J’avais aussi un livre pour lui. « Le Loup des Steppes ». Je lui ai demandé de le lire en premier et de me le rendre quand il repassera par Montpellier. Dans 3 mois, 6 mois, un an, qu’est-ce que j’en sais…
Même si la tristesse de savoir qu’il s’en va ne fait pas le poids face à toute l’envie joyeuse dont il m’a regonflé à bloc, bien sûr j’espère quand même qu’un jour il reviendra pour de vrai.

C’est une des rencontres les plus inattendue et belle que l’Univers m’ait offert. La force pure qui le fait avancer, son ancrage dans le présent, sa liberté totale, sont venus à moi comme pour me rappeler mes priorités, lâcher prise et m’écouter, coûte que coûte. Rester ouverte au monde. Il m’a aussi rappelé combien aujourd’hui, après tout le chemin que j’ai fait, combien je peux aimer simplement et en toute évidence, en acceptant que c’est une capacité qui fait partie de moi, qui me raconte, et que c’est un trésor maintenant que j’ai appris à le laisser vivre naturellement.

Lumière électrique. Loup solaire feu et flamme. Peter Pan force jaune. Merci merci merci. Love love love. J’espère que si tu lis ces mots tu ne m’en voudras pas de parler comme ça de toi. Fais attention sur le Camino del Rey. Muchos besos.

‘…un ciel jaune et bleu et au milieu tout simplement, toi et tes allures de conquérant…’

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