croc blanc

Il y a ce gars qui arrive sur la place avec son chien. Pour une fois il n’y a personne de déjà installé sur les bancs et les marches de l’Orme (car en fait j’ai appris que ce n’est pas un micocoulier qui est planté là, mais un Orme, car ma place doit son nom à un Orme qui était déjà là, avant, il y a longtemps, bref).
Et alors le type qui visiblement est SDF décide qu’il va s’installer là, pour une fois que la place est libre. Surtout que la place est bonne il faut avouer.
Alors dans un calme absolu et avec une précision folle, il entame tous ses petits rituels de rue. Il attache son chien au banc et le fait se coucher. Il ôte sa veste et l’accroche à la barrière du carré de l’Orme. Il prend de longues minutes pour placer son sac à dos sur la même barrière de façon à ce qu’il soit penché mais pas trop, et bien attaché, et au bout de longues minutes je comprends que c’est parce qu’il a un petit poste de radio placé à l’intérieur, et alors quand il estime que tout est bien installé, il met la radio, même pas trop fort. Ensuite il nettoie toute la marche du carré de l’Orme, mais vraiment proprement, comme il ferait son lit. Les poussières et saletés qu’il ramasse dans sa main burinée, il les mets dans le carré de l’Orme, et alors la terre revient à la terre. Quand la marche est bien propre, il s’assoie dessus et se roule une clope. Comme son briquet est foutu, il le répare avec je sais pas quoi, et enfin il fume sa clope en faisant vaguement danser ses jambes ballantes au rythme de sa radio.
Et moi je suis là chez moi à ma fenêtre, juste au-dessus de son nez, et j’observe ce bout de vie de cet homme, cet instant typiquement montpelliérain des gens des rues d’ici, ici la ville des punks à chiens, ici la ville qui ne dort jamais, la ville du tout le monde dehors, la ville où la misère est moins pénible au soleil. Et je sais pas ce mec m’a touché, parce que je sais quand même un peu ce que c’est de n’avoir pas grand-chose, pas assez, même si je n’ai jamais vécu dans la rue et que évidemment ça change tout, et je réalise à quel point pour ce gars son petit poste de radio est précieux, la façon qu’il a eue de l’installer et le tourner comme il voulait dans son sac, avec des gestes lents et précis, ça se voyait que c’est le seul truc précieux qu’il a et auquel il tient. Avec sûrement aussi son chien roulé là la gueule sur ses pattes. Et dans ce monde où les gens veulent toujours plus, toujours plus gros, toujours plus brillant, toujours plus clinquant, toujours plus bling bling, toujours plus cher, je me suis dit que pas mal auraient sûrement à apprendre de ce mec là qui va sans doute dormir en bas de chez moi sur une marche en pierre sous un orme bienveillant, seul avec son chien et son poste de radio.
Bonne nuit monsieur, bonne nuit cabot.

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