Todavía

Tu pensais avoir remis de l’ordre. Avoir maîtrisé l’illusion de la résignation. Tu croyais avoir réussi à renoncer, faire le deuil, te soumettre docilement, fermer les vannes pour ne plus entendre résonner les chocs et les coups. On t’a tellement reproché de continuer à croire et à espérer. A ton âge. Alors tu t’es fait le mime des autres, tu as joué celle qui se persuade qu’on n’a plus le choix, que c’est comme ça, et qu’à un moment donné il faut bien ranger les rêves et le sang chaud dans l’écrin des souvenirs acides et nostalgiques.

Au risque de devenir une coquille vide et molle. Un mirage. Un néant. Une bête bien empaillée mais rongée de l’intérieur.

L’endormissement peut durer un certain temps. Voire longtemps. Parfois il dure toujours, et on n’en parle plus. Et d’autres fois, heureusement, l’envie a le cuir dur.

Un jour tu lèves les yeux, le ciel est rose au loin. Un chat traverse la rue. Les gosses ramassent leurs skate-boards pour monter dans le bus. Tout pourrait sembler du pareil au même. Mais les faux-semblants n’ont plus prise, les forces te reviennent, l’envie s’est réveillée. Bousculée. Quelque chose au fond de l’estomac se dénoue, et tremble de pouvoir à nouveau s’étendre, grandir, réchauffer la chair, les écailles et les plumes. Et là tu te rends compte que l’urgence de vivre entièrement est toujours là. Elle était en sommeil, tu l’avais tant priée de se taire. Tu la croyais morte, ou partie pour de bon. Tu te pensais navire abandonné, à la barre un pilote automatique anesthésié au Xanax. Lamentations de bas étages. La mélodie métronomique du quotidien comme berceuse, tu avançais sans plus demander ton reste, ni du rab ni les avantages en nature, niant l’évidence : toutes ces années à braver toujours plus n’ont pas suffi, tu n’en auras jamais assez. On ne vit jamais assez. On ne laisse jamais assez les émotions nous envahir. On ne partage jamais assez le destin, le hasard, la folie. On ne laisse jamais assez le plaisir tout submerger, nous électriser, nous étouffer.

 On change. On apprend à faire avec. Aujourd’hui l’envie est moins tintée de rage que de l’évidence de l’urgence. Ta colère n’a pas disparu, elle a juste acquis une relative capacité à attendre son heure. C’est une colère plus intelligente.

Quelques kilos plus loin et quelques rides plus tard, ta pauvre petite âme pyromane souffle sur les braises de ce feu de joie. Et si c’est peine perdue tant pis. Et si c’est un sursaut inutile de plus, tant pis. Puisque de toute façon tu es là pour y laisser ta peau.

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