rouge slave

1952. Ma grand-mère a 16 ans. Elle est embauchée par une famille aisée pour faire la nounou de 2 enfants en bas âge. A ses côtés, une autre fille de son âge est là pour faire la cuisine. La famille les emmène dans leur maison de vacances, au Touquet ; c’est une de ces grandes villas typiques du coin, en bordure de plage, avec une grande baie vitrée qui donne sur la mer, dont les vagues viennent parfois frapper violemment les parois, quand le temps est à l’orage.

Ma grand-mère me raconte qu’elle faisait aussi le ménage. « Mais bon, en bord de mer, tu sais, on balayait surtout du sable. » Comme c’est les vacances, le couple qui l’emploie garde les enfants un soir sur deux, avec la jeune cuisinière elles ont alors le droit de sortir. C’est la période des fêtes-anniversaire du débarquement, c’est le bal tous les soirs, il y a des militaires en uniforme un peu partout en quête de filles qui aiment danser.

Ma grand-mère me raconte. « Je plaisais, je voyais bien que je plaisais… Et je plaisais aussi aux femmes. »

Ce soir-là pour la première fois, au bal, elle se fait draguer par une femme. Un peu plus âgée qu’elle, vêtue d’une robe rouge près du corps, très classe. Elle l’invite à danser un tango. Ma grand-mère décline, parce qu' »on ne danse pas le tango avec une autre femme », il paraît. La femme en rouge revient plus tard, proposant une autre danse. Ma grand-mère accepte. La femme en rouge passe doucement ses mains sur ses hanches. « Vous avez le charme slave. » A la fin de la danse elle lui propose de sortir faire un tour. Ma grand-mère refuse, elle est déjà sortie tout à l’heure (ma grand-mère était déjà très pragmatique). La jeune cuisinière, assise pas bien loin avec un militaire, est hilare. Ma grand-mère n’y comprend rien. « Tu vois bien à l’époque, moi, je savais même pas que ça existait, une femme qui aime les femmes. »

Elle finit par se trouver un cavalier pour la soirée. Qui propose de la raccompagner un bout de chemin avec sa voiture. Il la dépose discrètement pas bien loin de la villa. Elle finit la route à pied, toute seule. La jeune cuisinière est partie finir la nuit sur la plage avec son compagnon de soirée.

Ma grand-mère croise une bande de militaires aux éclats de rire bien alcoolisés. Elle les voit sourire et faire les malins à son passage. Et sortir des bâtonnets de leurs poches. Ils sont en train de tirer ma grand-mère à la courte-paille. Elle marche aussi vite qu’elle peut jusqu’à la villa, rasant les murs autant que possible, ignorant les appels désespérés de la bande à la courte-paille.

Pas bien longtemps après son retour du Touquet, ma grand-mère rencontrait un marin, mon grand-père. Trois ans plus tard, à l’âge de 19 ans et demi, mon grand-père perdu sur un bateau entre la France et l’Algérie, elle donnait naissance à ma mère.

Et ce samedi, assise à la table de sa cuisine, la tête appuyée dans sa main et le regard au loin, elle m’a raconté cette histoire de charme slave, de robe rouge et de courte-paille.

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